JEAN-NOËL BARROT

JEAN-NOËL BARROT : « LA FRANCE INVESTIT ELLE AUSSI DANS L’IA GÉNÉRATIVE ! »

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Pour le ministre délégué chargé de la Transition numérique et des Télécommunications, pas question de baisser les bras face à la toute puissance américaine en matière d’IA. Pour lui, au contraire, la France a de vraies cartes à jouer, y compris en matière d’IA générative.

EP – L’« irruption » de l’IA dans le grand public marque un tournant historique. Coincée entre les États-Unis aujourd’hui et la Chine demain, on voit mal comment la France pourra tirer son épingle du jeu. Au-delà des éléments de langage habituels, quelle est votre analyse sur nos vraies faiblesses et nos vrais atouts ?

JNB – L’intelligence artificielle est une révolution d’ampleur, porteuse d’immenses promesses pour le progrès scientifique et la productivité. Cette révolution ne date pas d’hier, mais ses effets se font sentir dans le quotidien de nos concitoyens, avec l’arrivée des modèles comme ChatGPT. La France dispose d’atouts considérables, à commencer par ses talents : les laboratoires de recherche sont aujourd’hui peuplés par des Français. Nous avons au moins 3 équipes qui pourraient à terme développer des modèles comme ChatGPT, et des jeunes entreprises prometteuses, comme Mistral qui a annoncé une levée de fonds de 105 millions d’euros. Pour que la France soit aux avant-postes, nous avons investi près de 2,5 milliards d’euros pour la recherche, la formation et le soutien aux entreprises. Et nous allons continuer : nous renforçons notre stratégie nationale avec un financement d’ 1 milliard d’euros, dont un volet dédié à l’IA générative. Pour que l’innovation puisse se développer en Europe dans les meilleures conditions, nous allons nous doter d’un cadre européen uniforme répartissant les responsabilités entre les concepteurs de modèles d’IA et leurs utilisateurs. Pour anticiper les questions démocratiques et éthiques que peut soulever l’intelligence artificielle, nous avons créé le comité national pour l’éthique du numérique et l’avons saisi en ce début d’année sur ChatGPT.

Avec Sam Altman (OpenAi)EP – La puissance de l’IA créative (mots, images, musique…) est telle qu’on voit mal ce qui pourra l’arrêter. Y aura-t-il demain un ministère commun de la Technologie et de la Culture ?

JNB – Comme la transition écologique, la transition numérique – c’est l’intitulé de mon ministère – est une lame de fond qui touche l’ensemble des organisations, entreprises, associations ou services publics, et tous les Français, que ce soit en tant qu’élève, travailleur ou encore comme citoyen. Évidemment, dans l’abstraction, il existe toujours beaucoup d’organisations administratives possibles. Et par le passé, il a existé des ministères de la culture et de la communication.

De fait, le ministère délégué que je dirige partage de nombreux sujets communs avec celui de la culture, quoique chacun avec son prisme de responsabilité. C’est le cas pour les plateformes de communication numérique et les contenus en ligne. Elles redéfinissent profondément le champ informationnel, et présentent une importance économique considérable. J’échange aussi étroitement avec Rima Abdul-Malak sur les conséquences culturelles de la révolution technologique en cours de l’intelligence artificielle : nous cherchons à nous assurer que la langue française sera aussi bien traitée que d’autres langues comme l’anglais ou le chinois, et aussi que notre imagine culturelle soit respectée par les IA génératives.

Mais ce type de jointure des questions numériques avec des ministères sectoriels existe aussi avec d’autres ministères : la souveraineté technologique de demain repose beaucoup sur la recherche et l’innovation, et je co-préside avec Sylvie Retailleau le Comité de pilote des investissements de l’État dans les stratégies numériques de France 2030. Quand il s’agit de Cybersécurité, j’interagis avec l’ANSSI placée sous l’autorité de la Première ministre, comme actuellement en présentant 4 articles sur ces enjeux dans la loi pour programmation militaire. Quand je traite d’aménagement du territoire et de numérique éco-responsables, c’est plutôt avec Christophe Bechu et ses ministres délégués que j’interagis. Je pourrais aussi parler des enjeux d’éducation au numérique, de l’avenir du travail impacté par l’intelligence artificielle, de la personnalisation médicale que permet le numérique, etc.

Bref, j’assume et me retrouve totalement dans le choix effectué depuis 2017 par le Président de la République d’inscrire le portage des dossiers numérique dans un département ministériel rattaché à Bercy, tourné vers l’innovation, la conquête et la préservation par la France d’un rang numérique mondial, et aussi la création de valeur attachée à l’entrepreneuriat, l’impératif de compétitivité numérique de nos entreprises. Car aujourd’hui ceux qui dominent les technologies sont bien souvent ceux qui dictent les règles. Il en va donc de notre souveraineté numérique de porter les principaux sujets liés à l’intelligence, mais aussi au quantique, à la cybersécurité ou au cloud avec un prisme économique.

EP – À titre personnel, y a-t-il un service ou une application qui vous a déjà « bluffé » ? Quelles utilisations avez-vous de l’IA ? (Personnellement, dans votre famille, au sein de votre cabinet…)

JNB – Je pense immédiatement à l’entreprise française Ekimetrics qui a récemment lancé un « ChatGPT » dédié au climat. Je pense qu’un des enjeux numérique les plus structurants que nous devrons collectivement relever, c’est d’assurer la double transition écologique et numérique avec une importance égale. En effet, pour être acceptable demain, le numérique doit dès aujourd’hui se poser la question de sa soutenabilité. La solution d’Ekimetrics même si elle doit encore grandir et se perfectionner, est un parfait exemple de ce que l’IA peut apporter des meilleurs à nos sociétés. Pour ma part, j’interroge régulièrement ChatGPT car même si les réponses fournies par l’outil sont parfois encore approximatives, voire erronées, il est intéressant de connaitre le « point de vue » de cette technologie qui constitue d’une certaine façon une photographie, certes subjective, sur une thématique donnée. Mais rassurez-vous : aucune décision n’est prise sur la base de cet outil !

Propos recueillis par Arthur Atlas

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