NAZANIN LANKARANI : « ON NE REVIENDRA PAS EN ARRÈRE. »

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Avocate inscrite aux barreaux de New York et de Californie, Nazanin Lankarani exerce également comme journaliste spécialisée dans l’art contemporain et l’industrie du luxe, tout particulièrement dans les domaines de la joaillerie et de l’horlogerie. Cosmopolite et multilingue, elle a vécu en Iran, aux États-Unis et en France. Elle collabore régulièrement avec le New York Times et Vanity Fair.

Depuis la Floride où elle s’est installée il y a quelques mois, elle partage avec nous sa vision des
bouleversements qu’il faut attendre avec l’irruption de l’Intelligence artificielle (IA) dans la création.

EP – En matière de création contemporaine aux États-Unis, la Floride semble être « the place to be ». Est-ce le cas également en matière d’intelligence artificielle (IA) ?

NL – Une mise en garde préalable avant de répondre à cette question : les choses vont tellement vite en matière d’IA que ce que je peux répondre aujourd’hui risque d’être déjà en partie dépassé dès demain matin… (rires). Cette précaution étant prise, il est vrai que la Floride connaît aujourd’hui un afflux sans précédent de professionnels en tous genres qui viennent s’y domicilier. À cause du climat, bien sûr, mais surtout grâce à une fiscalité attractive et la possibilité, maintenant que nous sommes bien installés dans l’ère « post Covid », de télé travailler depuis n’importe où. Dans ces conditions, on comprend que de nombreuses startups sont venues également s’installer à Miami, car le contexte ici est aujourd’hui plus attractif économiquement que la Silicon Valley.

Ici aussi, c’est vrai, on ressent un grand intérêt de tous ces young professionals pour tout ce qui touche à l’IA, même si, pour le moment, il manque encore à la Floride en général et à Miami en particulier ce que j’appelle une « masse critique de cerveaux disponibles ». Récemment, j’ai discuté avec un jeune startupper basé à Miami qui a quitté son poste dans une société de paiement digital pour monter sa propre boîte dans l’IA. Il a développé une application qui propose à ses clients d’écrire leur histoire de famille (un peu comme un récit basé sur un arbre généalogique). Son ancien patron – une fortune de la Silicon Valley – l’a aidé à lever quelques millions de dollars.

Son problème aujourd’hui, c’est qu’il ne trouve pas de personnes suffisamment qualifiées à embaucher à Miami… Il envisage donc de partir – lui aussi ! – s’installer dans la Silicon Valley. Bien entendu, je ne m’arrête pas à ce cas particulier, car ce qui ne fait aucun doute, c’est que l’IA est aujourd’hui un outil puissant de travail, peut-être aussi révolutionnaire que l’arrivée de l’internet, et qui offre de sérieuses opportunités aux jeunes entrepreneurs qui s’y intéressent. Dans tous les domaines, y compris ceux de la création.

EP – Est-ce que tu sens une différence entre la France et les USA dans la façon d’envisager ces nouvelles techniques ?

NL – Depuis l’hiver 2022, je constate un engouement intense pour l’IA aux États-Unis et une reconnaissance du potentiel immense de créativité de ce nouvel outil. Ici, à la télévision et sur les écrans, il y a même des publicités pour monter des boites dans le secteur de l’IA. En France, il me semble que c’est un peu la même chose… mais dans une moindre mesure et avec un peu de retard ! Ce qu’il faut bien comprendre, pourtant, c’est qu’en matière de « tech », les frontières n’existent pas.  La seule frontière, c’est peut-être celle entre le grand public et les professionnels, mais là aussi les choses évoluent très vite. Je pense que tout le monde va se rendre compte très vite que l’on peut utiliser ces techniques de façon très intuitive pour toutes sortes de tâches simples ou sophistiquées : à la fois pour écrire une simple lettre ou pour rédiger un roman à la manière de Camus ou d’Hemingway. Il suffit de savoir comment fonctionne l’outil et comment lui communiquer intelligemment des requêtes précises. La semaine dernière, un producteur de musique a mis en ligne une chanson attribuée au duo de rapper Drake and The Weeknd, mais avec des voix créées par IA. Il a été écouté par près de 9 millions de fans qui ont… adoré !

L’auteur « anonyme » n’a pas menti. Il a bien précisé qu’il avait écrit la chanson et composé la musique, mais que les voix étaient produites par IA. Ce n’est qu’un début. Bientôt l’IA va se généraliser dans le domaine musical. Tu as peut-être remarqué que les scénaristes d’Hollywood se sont mis en grève le 2 mai dernier. Il est intéressant de voir que l’une de leurs revendications est de limiter l’usage de l’IA qui, selon eux, menace sérieusement de les remplacer ! C’est d’ailleurs une menace qui pèse aussi sur ma propre profession de journaliste (rires). Mais je vois mal comment arrêter le progrès…

EP – Dans d’autres secteurs que tu connais bien, comme la création horlogère ou la joaillerie, quelles te semblent être les principales promesses et les principales craintes de cette irruption de l’IA ?

NL – À ce jour, un petit nombre de marques de luxe ont annoncé recourir à l’IA pour la création de nouveaux modèles. On en parle très peu pour l’instant, surtout dans les métiers dont la valeur commerciale repose sur le travail de la main de l’homme. On refuse encore d’admettre tout ce que peut faire la machine… En tout cas, ici aussi, il est évident que l’IA est une technologie très prometteuse en matière de design. Je crois qu’on ne reviendra pas en arrière. Panerai, une maison horlogère de luxe, travaille par exemple en ce moment à une grande base de données regroupant tous les modèles existant depuis le début de l’histoire de la marque pour permettre à l’IA de dessiner de nouveaux modèles en utilisant l’ADN et la grammaire stylistique de la maison. Alors oui, on peut avoir quelques craintes légitimes, à commencer par de l’avenir des designers humains…

Propos recueillis par Arthur Atlas.

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