HÉROUVILLE : LE CHÂTEAU DES ENFANTS DU ROCK

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Dans tout conte de fées, on retrouve une princesse et son château. Dans celui-ci, ce n’est pas exactement le cas. Il ne s’agit pas d’une fantaisie, bien que les péripéties qui s’y soient passées puissent paraître comme telles. Dans cette histoire, le château n’est pas un pied-à-terre, il est le protagoniste. Nappé d’une silhouette fantomatique, ses tours et pinacles dissimulent un héritage impérissable. Demeure d’Iggy Pop comme d’Elton John, de George Sand comme de David Bowie, il est de ces lieux créateurs de magie. Pourtant, ici, il n’est pas mention de Cannes ou d’Hollywood mais d’Hérouville-en-Vexin, une commune de six cents âmes à quarante kilomètres de Paris. Un endroit bercé au rock et à la démesure. De Chopin aux Bee Gees, voici les mille vies du château d’Hérouville. 

 

«Personne ne viendra enregistrer si loin de Paris, dans un village de 600 habitants, au beau milieu des champs. » Ce constat est celui de Serge Moreau, le cuisinier du château d’Hérouville, alors que le propriétaire Michel Magne lui annonce ses plans. Une demeure perdue sur la RD 927 entre Pontoise et Méru, au beau milieu du Val d’Oise… rien de bien excitant. Nous sommes en 1969, le château d’Hérouville vient de brûler, emportant dans ses flammes toutes les compositions et musiques de Michel Magne, musicien émérite. Un déchirement pour celui qui a mis en musique Les Tontons Flingueurs, Fantômas ou encore les premiers OSS 117. Mais de cette carcasse brûlée, Michel Magne se promet d’en créer un palais auditif, un château à l’acoustique parfaite. L’aile Sud est transformée en studio d’enregistrement, The show must go on !

 

De Chopin à Magne, deux siècles d’histoire

 

Cinquante-sept pièces, un tennis, une piscine… Si dans les années 70 le château d’Hérouville fait rêver, il n’a pas toujours été aussi attractif. Avant d’être ce géant à l’oreille musicale, la bâtisse a connu des moments moins palpitants. Construite en 1740, elle sert d’abord de relais de poste entre Versailles et Beauvais, avant d’être promue au rang d’étable, accueillant des centaines de chevaux dans sa grange. Mais même dans son ennui, le château sait nous émerveiller. 

Sans prestige ni exposition, éloigné de la capitale, l’histoire retiendra que ce sont ces caractéristiques qui ont plu à Frédéric Chopin et George Sand. Des années durant (1838-1845), les tourtereaux profitent de l’anonymat d’Hérouville pour filer un amour compliqué. Lui, brillant et taciturne, elle, révoltée et inspirée. Malgré cette idylle, le château tombe en ruine, abandonné par le maire de la ville. En partie démoli, il est racheté en 1861 par un paisible acquéreur, donnant un siècle de calme au château. 

C’est en 1962 que l’histoire s’écrit en lettres majuscules. Cent-vingt ans après Chopin, un autre compositeur est séduit par la demeure : Michel Magne. Fraîchement nommé aux Oscars pour la bande originale de Gigot le clochard de Belleville, le musicien voit à Hérouville l’endroit parfait pour continuer son œuvre. Une salle de musique et un piano à queue plus tard, le tour est joué. Tout ce beau monde prend place dans l’aile Nord, faisant face à l’immense collection de ses partitions et enregistrements, unique témoignage de son travail. Le tout partira en fumée en 1969, changeant à jamais le destin de son hôte. 

 

Fleetwood Mac à l’entrée du château.

 

“Le plus célèbre lieu d’enregistrement du monde” 

 

C’est Michel Magne qui le dit lui-même dans son autobiographie L’amour de vivre, le château est, dans les années 80, « le plus célèbre lieu d’enregistrement du monde de la pop music. » Un succès dont il est la tête pensante et le forgeron. Désespéré après la perte de son œuvre, qu’il est, de son propre aveu « incapable de réécrire », le compositeur change de stratégie : « si je n’ai plus rien, alors je vais faire venir la musique chez moi. » De cette idée naît une quête, celle du premier studio résidentiel de France, le deuxième du monde : « Vu que le château est paumé en pleine campagne, les artistes pourraient dormir et manger ici, ce qui leur permettrait d’être au studio comme à la maison. »

Dépensant sans compter, il crée sa société d’exploitation commerciale SEMM (Société d’enregistrement de Michel Magne) en novembre 1969 pour supporter les frais engagés. Il aménage l’aile-Sud, profitant des 100m² et des six mètres de hauteur sous plafond que lui offre son château. Unique au monde, le studio jouit d’une acoustique parfaite. Le pari est pris, aux joueurs d’entrer en scène ! 

 

21 juin 1971 : Grateful Dead, Love Sex and Dreams

 

En 1971, la petite ville d’Auvers-sur-Oise prend le pari fou d’organiser le Woodstock français. Un festival gratuit, à trente kilomètres de Paris, avec une programmation parfaite : les Rolling Stones, Pink Floyd, Led Zeppelin… Pour l’évènement, le Grateful Dead, groupe de rock star de l’époque, loge à une vingtaine de kilomètres de là, dans un château qu’on leur a conseillé, à Hérouville-en-Vexin. 

Mais le 18 juin, alors que les groupes Osmose, Eruption et Mormos ouvrent le bal devant 30 000 spectateurs, des trombes d’eau s’abattent sur Auvers. Un déluge tel qu’il emportera avec lui tout le matériel, éclairage et sonorisation. Les organisateurs n’ont d’autre choix que d’annuler le festival. 

Pourtant, non loin de là, le Grateful Dead en décide autrement. Nourris, logés et blanchis,  les six rockeurs sont si bien reçus qu’ils décident d’organiser un concert impromptu en cadeau à Michel Magne et au château d’Hérouville, leur premier en France. Au lieu d’inviter le “Tout Paris”, Magne préfère convier les habitants du village. Il veut que ce soit une fête pour Hérouville, sans policiers, la sécurité étant assurée par les pompiers du coin. 

C’est alors que le 21 juin, le concert a lieu. Libérés de la frustration de l’annulation, les musiciens livrent une performance remarquable.  L’ambiance est à son paroxysme et, pour accompagner le tout, un buffet d’exception, avec différents alcools pour les plus gourmets. C’est dans ces nectars de vie, ces fragrances de démesure, que sont cachés les ingrédients d’une soirée qui va tomber à jamais dans l’irrationnel.  Le Grateful Dead a décidé de pimenter un peu les choses. 

Le punch, les mojitos, le caïpi… Tous les cocktails ont une saveur différente, un côté aphrodisiaque nouveau. Il n’y a aucun doute, cet alcool fait un drôle d’effet. Pourquoi donc ? Tout est rempli de LSD. S’ensuit une folie de désir, voyant les pompiers nus dans la piscine et les deux cents villageois planant au maximum.

Le lendemain, silence de mort au café de la Poste d’Hérouville. On ne se regarde pas dans les yeux, on fixe ses chaussures. La veille, boulangère comme boucher était l’un dans l’autre, emporté par l’orgie générale. Le temps d’une nuit, ce petit village s’est animé, tombant dans le sexe et la démesure. 

 

19 mai 1972 : Honky Château

 

En 1972, le château commence à se faire un nom dans le milieu. Eddy Mitchell vient d’y enregistrer son album Rock N’Roll et la réputation du bourg parvient aux oreilles d’un Elton John en quête de calme et plénitude. En janvier, la superstar arrive accompagnée de dix convives avec l’objectif de “vivre à la française.” 

Serge Moreau, le cuisinier d’Hérouville, décide alors de leur sortir la totale : « au début j’y vais sur la pointe des pieds : rôti frites, ça passe. Puis un peu plus compliqué : cuisses de grenouilles, ça passe, des escargots, ça passe… Bon, puisque tout passe, je leur fait du gras double à la sauce Chablis. Là ils me répondent : What is gras double ? Trois bouchées plus tard, ils ont commencé à pâlir et ils ont jeté toutes leurs assiettes dans la grande gamelle, direction poubelle […] Raaah il m’énervait cet Elton John. »

Malgré cette déconvenue, Elton est devenu la première groupie du château de Michel Magne. Il y enregistre son cinquième album, Honky Château, qui termine numéro un aux Billboards. Drôle de coïncidence le nom de l’album non ? S’il est appelé comme cela, c’est bien en l’honneur du Val d’Oise et de son bien-aimé studio, où sera notamment enregistré Rocketman puis Goodbye Yellow Brick Road en 1973, deux de ses plus grands succès commerciaux. Elton John est tombé tellement amoureux de l’endroit qu’il en fera la pub partout aux Etats-Unis, jusqu’à faire venir Iggy Pop en 1977. 

 

Janvier 2015 : La renaissance 

 

Après plusieurs péripéties dont une cessation d’activités de plus de vingt ans à partir de 1985, le château d’Hérouville renaît une seconde fois de ses cendres. En janvier 2015, deux ingénieurs du son (Jean Taxis et Thierry Garacino) entreprennent un projet de reconstruction de ce temple du rock. Avec l’aide des habitants du village, participant au nettoyage du parc, le château rouvre ses portes comme studio d’enregistrement à partir de 2016. Plusieurs sessions d’enregistrements live sont tournées pour la chaîne Arte : Gregory Porter, Metronomy, Sting, Melody Gardot… Non, le château d’Hérouville n’est pas mort !

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