Sophie Viger, “Le code va changer”

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Dans un monde en pleine mutation technologique, avoir des idées est donné à tout le monde. Mais concevoir des programmes reste encore une affaire d’hommes. Pour que les mentalités changent, la directrice de l’école 42 s’emploie à recruter et encourager les filles, afin de redistribuer les leviers du (futur) pouvoir. Rencontre. 

Sophie Viger est très occupée et difficile à coincer. Elle enchaîne les réunions, conference-calls et court dans les couloirs d’une pièce à l’autre, perchée sur des talons dignes d’un tapis rouge. On ne peut pas la louper. Figure d’autorité à la fois imposante et élégante, la girl boss à la tête de l’école 42 – formation d’excellence en informatique, financée par Xavier Niel – arrive souriante et énergique au rendez-vous, dans une des salles de réunion de l’école. Elle parle vite, avec passion. 

Petite, elle baigne dans la culture geek entre ses deux frères, toujours attirée par “les trucs de mecs”, mais elle se dirige vers une filière de biologie puis de musicologie…  Avant de se rendre compte qu’elle voudrait quelque chose de plus concret, avec plus de débouchés. Elle qui n’avait jamais vraiment osé envisager l’informatique comme un métier, plus tard, ça lui revient, inévitablement, comme une  évidence : c’était ça depuis le début. C’est en commençant ainsi une nouvelle formation qu’elle se découvre un talent particulier pour la programmation. Elle l’entame pour devenir même directement enseignante en plein milieu. « Je trouvais insupportable la manière dont les profs prenaient de haut les étudiant(e)s, pour montrer qu’ils avaient un  savoir tellement complexe et difficile qui leur donnait une valeur et une grandeur. Mais pas du tout :  c’est très simple, la programmation ! ». Elle ne cesse d’insister sur ce point : c’est accessible. Peu importe la filière, l’origine, le talent, le niveau en mathématiques, le code n’a rien à voir : c’est un langage. Alors on est plus ou moins doué, comme on le serait en allemand ou en espagnol, on accroche, on mémorise, on comprend le mécanisme, on maîtrise l’accent… Tout est – presque – une question de volonté. Mais n’importe qui pourrait s’y mettre. « Les structures de code sont comme les logiques qu’on nous répétait petits : si tu es sage, tu auras des bonbons, sinon tu seras puni, ce n’est pas compliqué ! Là, c’est pareil ». Si c’est aussi simple, pourquoi les garçons sont-ils les seuls (ou en très écrasante majorité) à se ruer vers ce domaine ? « On est dans une société socio-sexuée qui pense que la logique est plus l’apanage des hommes, ce qui est évidemment faux. » Alors, où sont les filles ?

« LES FILLES,  VENEZ ! »

Féminiser le monde de l’informatique : voilà son premier combat. Dans ce secteur d’avenir et de pouvoir, extrêmement bien rémunéré – les premiers salaires, avant même la fin de la formation, atteignent souvent 40 000 euros par an –, pourquoi les femmes sont-elles aussi minoritaires ? Pour elle, c’est une hérésie. « C’est un secteur simple d’accès, ça vous ouvre tellement facilement les portes d’un métier ! Et les femmes n’y vont pas. » Est-ce à cause de cette image semi-clichée du cluster de mecs, bave au menton, casque de gaming sur les oreilles, associables et machos sur les bords ? Ou parce que, mal informées, elles s’imaginent que coder revient à écrire des formules mathématiques ultra-complexes devant un écran noir parsemé de lettres et chiffres cryptés ? D’après elle, il y a sûrement un peu de ça. « Il y a un paravent qui cache un univers extraordinaire ! Parce que le développement informatique, c’est à la fois ludique, marrant à faire, on voit des résultats rapidement… C’est hyper satisfaisant ! C’est créatif, on travaille avec plein de gens, on peut lancer seul toutes les affaires qu’on veut… Il y a tellement de bonnes raisons d’y succomber. » 

Le problème est le suivant : non seulement les femmes s’interdisent l’accès à ces métiers-là, – parce qu’elles sont très mal orientées au lycée ou parce qu’elles ont cette image faussée de ce milieu – et c’est dommage ; mais aussi, les problématiques sociales qui en résultent sont graves. Les outils sont créés, pensés par les hommes, et même testés uniquement sur les hommes, comme le fameux scandale des airbags dont les essais techniques se faisaient exclusivement sur des mannequins aux carrures masculines. Parce que c’est plus simple. Et tant pis pour le reste…

Cette erreur de l’orientation, Marion, élève à 42, et ex-lycéenne en bac pro y a fait face : « Quand j’étais au lycée on me disait : tu devrais aller en care, faire un stage en petite enfance, ou de la vente, de la compta, enfin des trucs de filles. ». Et souvent, quand une jeune fille manifeste un attrait pour l’informatique, domaine visiblement inenvisageable, elle se heurte à un mur : « tu aimes l’informatique ? Fais du secrétariat ! ». « La place des femmes a beaucoup changé à 42 ces dernières années, poursuit Marion. On nous écoute plus, on ne nous fait presque plus de réflexions, par rapport aux entreprises où on m’a déjà dit en distribuant les rôles sur un projet : tu es une fille, donc tu vas faire du design. » 

UN COMBAT SANS RELÂCHE

Étant élève depuis quatre ans, Marion a vu l’école se transformer. Depuis l’arrivée de la nouvelle directrice en 2018, les quotas ont été chamboulés : le taux d’élèves femmes est passé de 14% à 32%. « Pendant ma piscine (période d’un mois de concours d’admission dans l’école) on me disait : tu seras prise pour remplir les quotas de filles dans l’école. », explique-t-elle, se remémorant le sexisme latent au début de sa formation. Ouafae, nouvelle à l’école, surenchérit avec un sourire : « Aujourd’hui, c’est vraiment différent. J’ai presque l’impression de faire face à une discrimination positive ! ». Ce qui, au fond, n’est pas plus mal. Ou en tout cas normal et nécessaire pour enclencher un changement immédiat de ce côté-là.

Ce problème essentiel, Sophie Viger y répond avec des solutions concrètes. D’abord à  travers la communication dans les médias, en s’adressant aux femmes et leur expliquant que l’informatique n’est pas ce qu’elles pensent. Aussi, à travers des partenariats avec Pôle emploi, des missions locales ou avec des associations qui militent pour donner accès aux femmes à l’informatique. Ce changement a également été enclenché par une certaine sévérité à l’égard de la misogynie dès son arrivée. Mais surtout, et voilà la grande nouveauté de la méthode Viger : lors de l’ouverture des inscriptions pour les piscines, un certain nombre de places sont sanctuarisées pour les femmes. « Comme tout part trop vite, c’est nécessaire pour pouvoir les laisser rentrer ». 

Dans le monde idéal de Sophie Viger, le code serait enseigné à l’école, au même titre que les maths et le français. Dès lors, les filles découvriraient inévitablement cet univers et pourraient se l’approprier sans avoir à s’y intéresser seules dans leur coin. Il existe d’ailleurs un projet en construction dans une des salles de 42 : Iota, plateforme de formation à la programmation pour les enfants, actuellement en expérimentation avec l’accord de l’Éducation nationale. Aujourd’hui, elle est fière : arrivés finalement à un tiers de femmes, l’atmosphère de l’école est bouleversée. •

 

Par Léontine Behaeghel

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